Entretien avec Milad Doueihi « Dans le contexte numérique, il reste à inventer une dimension citoyenne »

milad doueihiMilad Doueihi, historien des religions et titulaire de la Chaire des humanités numériques à l’université de La Sorbonne a orienté sa recherche depuis une quinzaine d’années autour des objets informatiques et la conversion numérique de la société. Pour le chercheur, « le numérique est à la fois une science (l’informatique) et une force culturelle inédite ».

 

Comment un historien devient-il spécialiste du numérique ?

J’ai toujours été un peu geek dans la mesure où les machines exercent une grande fascination sur moi. Ainsi, j’ai acquis pour le département de l’université où je travaillais à l’époque, le premier NexTCube produit par Steve Jobs en quittant Apple pour fonder sa propre entreprise. En l’absence de toute connaissance préalable et afin de connecter la machine, j’ai dû « bidouiller », c’est-à-dire apprendre à gérer l’ordinateur tout en le découvrant.

Ensuite, ma première expérimentation fut celle de la mise en ligne des articles de la revue Modern Language Notes. Toutefois, progressivement, le fait d’utiliser, bidouiller, subir n’était plus suffisant. La nécessité de réfléchir sur le fonctionnement de l’informatique et ses effets sur la société s’est imposée à moi. Je me suis rendu compte que les outils de la philologie et de l’histoire des religions étaient opératoires pour étudier justement les « croyances », les « promesses » et les désenchantements générés par les outils informatiques.

Vous utilisez le terme informatique, alors que notre société privilégie celui de numérique.

Effectivement, on note un glissement terminologique : le mot informatique cède le pas à celui de numérique dans l’usage commun. Toutefois, le flottement terminologique a duré plusieurs années. Ce passage était imprévisible, et n’a pas été identifié assez tôt. C’est en commençant à rédiger mon premier ouvrage en français, vers 2003, que j’ai forgé l’expression «culture numérique» avec le souci de définir ce mot dans l’air du temps.

Après 2005, les mots « numérique » ou « culture numérique » deviennent des concepts dominants sans que l’on sache pour autant ce que ces termes recouvrent. La banalisation de cet usage nous fait croire que son sens est évident, presque naturel. D’ailleurs, l’évidence fait partie de la nature même du numérique. Le numérique fait paraître les choses comme étant évidentes, intuitives alors qu’elles ne le sont pas. Par ailleurs, lors de l’apparition de l’informatique personnelle, il y avait très peu de connexion. Mais avec l’arrivée du web et la convergence entre réseaux cellulaires et web, le quotidien a été irrigué par le numérique.

Pourquoi ce terme de conversion numérique ?

Au delà de la simple métaphore religieuse, la notion de conversion traite de la définition de ce qui fait l’identité singulière d’un individu. Dans Les Confessions, la conversion de Saint Augustin est en fait l’invention moderne de l’intériorité comme espace de méditation et de poésie. Saint Augustin invente une nouvelle identité de l’individu. Avec le numérique, nous vivons un moment équivalent. Désormais, notre identité s’inscrit dans une tension dynamique entre l’individu et le registre d’État. Nos traces numériques, nos profils fabriquent notre identité numérique.

La loi elle-même ne se contente plus de protéger l’individu mais ses données. Ce déplacement de la législation avec la CNIL prend acte du fait que l’individu est devenu un « fournisseur de données ». Dans le registre informatique, la conversion désigne la convertibilité des formats et des fichiers. Alain Turing utilise fréquemment le terme de conversion pour indiquer le passage du calcul classique au calcul computable.

Qu’indique l’expression “humanisme numérique » ?

Cette formulation risquée est née de la mutation des pratiques et usages sociaux et culturels. En effet, traditionnellement, l’informatique est perçue comme étant vouée au calcul. Mais de plus en plus, elle devient associée à l’humain. Internet est sans frontières, il modèle l’espace même que nous habitons. La convergence du web et des réseaux se traduit par la traçabilité numérique de nos déplacements, l’importance de la géolocalisation et notre manière d’habiter l’espace.

Quels défis l’humanisme numérique pose-t-il pour une citoyenneté numérique ?

La notion d’humanisme n’est pas conservatrice et elle n’appartient pas exclusivement à une unique tradition. Aujourd’hui, dans le contexte numérique, il nous reste à clarifier et inventer la dimension citoyenne et les formes d’engagement.

Justement, le pilotage par les algorithmes est perçu comme une menace contre l’exercice de la citoyenneté.

Il ne faut pas être pessimiste mais vigilant. L’algorithme est une aide à la décision, le danger est dans le glissement vers une prescription implicite. Les pouvoirs publics, les hommes et femmes politiques doivent se réveiller pour agir, protéger, réguler sans fétichisme de l’économie.

Malheureusement, à ma connaissance, peu de décideurs, des deux côtés de l’Atlantique, connaissent ce qu’est l’informatique ou le numérique. De ce fait, comment pourraient-ils être à la hauteur des défis et de la complexité de la situation et des questions ? Dans ce monde complexe, s’engager, pour chacun d’entre nous, devient une manière de traiter, comprendre et agir avec conséquence.

Quels seraient les éléments de culture commune que l’école pourrait transmettre aux élèves pour qu’ils puissent comprendre et agir ?

S’il y a des éléments à faire entrer dans la culture commune que les élèves doivent acquérir, il ne s’agit certainement pas de la maîtrise d’outils qui évoluent sans cesse mais bien de l’acquisition des connaissances fondamentales qui sont la raison computationnelle et la pensée algorithmique. Jeannette Wing explique la raison computationnelle de manière très simple : savoir formuler des questions pour que la machine me donne des réponses pertinentes, savoir choisir un langage de programmation et programmer avec des objectifs clairs.

Par ailleurs, la pensée algorithmique est née de la volonté de comprendre comment l’apprentissage humain s’effectue, notamment comment l’enfant apprend. La majeure contribution de l’école serait à cet égard de veiller à ne pas dissocier l’aspect technique des dimensions culturelles, philosophiques et éthiques.

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