Dissensus : « le numérique », un domaine de culture pour l’éducation obligatoire ?

Cet atelier avait pour mission d’examiner quelques questions de contenus en éducation au « numérique », conçu comme « domaine de culture » à s’approprier pour les élèves de l’école obligatoire (école élémentaire et collège). Cette reformulation du titre de l’atelier visait à permettre que des questions concernant des activités éducatives dans un cadre péri-scolaire pour le même âge, voire certaines activités proposées à des adultes par l’éducation populaire peuvent être abordées de manière voisine.

Cependant, comme pour toutes les questions d’éducation, il est à la fois facile de faire parler des adultes surtout lorsqu’ils peuvent penser que leur métier et leur réflexion les prédisposent à avoir sur le sujet des idées pertinentes, mais aussi difficile d’aborder avec eux certaines questions importantes pour élaborer des orientations éducatives qui puissent supporter l’épreuve de la mise en œuvre généralisée ; l’éducation est souvent le royaume des paradoxes, où les idées premières sont rarement les bonnes.

Pour tenter de centrer le débat sur quelques questions essentielles, un texte de cadrage sur le questionnement avait été envoyé aux intervenants invités, avec une demande d’envoi avant l’atelier de dissensus d’un petit texte d’une vingtaine de lignes sur les idées majeures qu’ils souhaitaient faire partager sur le thème de l’atelier, en fonction de leur expérience et de leur réflexion.

 

Propositions de questionnement

Le « numérique », un domaine de culture pour l’éducation obligatoire ?

Quelles appropriations pratiques, quelles élaborations intellectuelles, quelles réflexions critiques ?

On peut sans doute déjà parler aujourd’hui de la « révolution numérique » que nous vivons depuis une génération comme d’une des composantes majeures et fondamentales d’une « révolution technologique » en développement ; en tout cas elle bouleverse toutes les techniques, intellectuelles, matérielles, corporelles…, augmentant le réel et donnant en même temps de nouveaux moyens pour le penser. La question de la « culture numérique de base » que doivent alimenter et construire l’école primaire et le collège (l’enseignement obligatoire) et l’éducation populaire pour enfants et adolescents doit donc être posée non comme une possibilité souhaitable mais comme une obligation nationale urgente.

Dans cette perspective, et à l’instar de toute culture, « humaniste », artistique, scientifique, sportive, juridique…, la culture numérique a avantage à être pensée comme fondée sur une technicité ou des technicités valorisées, partagées, discutées, « pratiquées ». Sachant que toute technicité est caractérisée essentiellement par un mode de pensée, une instrumentation, des particularisations.

Sur ces trois plans, nous souhaitons examiner quelques questions fondamentales et essayer d’y répondre : qu’est-il adéquat et possible de retenir pour l’éducation obligatoire ?

– que choisir comme commencements, bases à chaque palier du cours des études primaires et du collège, horizons pour après ?
– comment articuler les familiarisations pratiques, individuelles et collectives, et les élaborations intellectuelles, personnelles et communes ?
– quelles relations est-il besoin de ménager avec d’autres cultures techniques, scientifiques, humanistes, etc. présentes dans l’éducation scolaire et non-scolaire ?
– quelle place pour la culture numérique dans la culture « générale » pour tous et chacun ?

Points de vue et propositions des intervenants

Éric Guichard
Responsable de l’équipe Réseaux, Savoirs & Territoires de l’Ens-Ulm, ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, maître de conférences HDR à l’ENSSIB

Le numérique renvoie essentiellement à un contexte binaire et calculatoire souvent oublié. En gardant en souvenir le fait que l’écriture est une technique, et que la culture de l’écrit renvoie à la maîtrise collective de cette technique (qui fonctionne assez mal) et à une réflexion sur ses usages, nous pouvons alors définir la « culture numérique » comme une culture de l’écrit contemporain.

Le numérique permet dans de nombreux contextes, y compris en sciences sociales et humaines, de produire des artefacts, des recherches, des enseignements, des outils de la meilleure qualité : originaux, stimulants et aisément transmissibles. Pour autant, ces possibles semblent néanmoins réservés à une minorité et méconnus du grand public. Aujourd’hui, notre technologie de l’intellect est sur le point d’être totalement privatisée. Il s’ensuit un réel enjeu pour l’école, et plus largement pour le maintien et l’adaptation d’un esprit critique, condition du déploiement d’une pensée cohérente, sophistiquée, structurante. Face au risque d’un développement systématique d’une société de consommateurs soigneusement encadrés et « conseillés », nous pouvons répondre par une méthode déjà éprouvée : fabriquer collectivement une culture numérique à l’image de celle qui nous servait de référence du temps de l’imprimé, faite de compréhension fine des techniques intellectuelles, étendue à l’expérience de la méthode rationnelle, de la pensée critique et de l’inventivité, à l’appropriation de tous les types de savoirs. Quitte à se désintoxiquer du numérique grand public et à réinventer l’éducation populaire.

Car la culture de l’écrit est avant tout celle des personnes qui s’engagent à la façonner.

Francis Jutand
Ancien directeur scientifique de Télécom R&D, puis directeur du Dpt Sciences et techniques de l’information et de la communication du CNRS, directeur général adjoint de l’Institut Mines-Télécom

L’émergence du numérique se situe à la convergence des technologies de l’information, de la communication et de la connaissance, et à la confluence des secteurs des télécom, de l’informatique et des média. Elle est à la source d’une métamorphose de la société humaine, la 4ème dans son histoire.
La mécanique et les matériaux, la reproduction du vivant, l’énergie et la machine furent les enclencheurs des métamorphoses précédentes.
Le numérique s’ancre lui sur la notion d’information et des trois opérations de traitement que constituent l’échange ou communication, le mélange ou calcul et la mémoire ou stockage elles sont aux racines de la métamorphose numérique qui s’opèrent avec l’automatisation des traitements, la communication à distance, et la numérisation du monde physique(capteurs, Internet des objets, cyber physique).

La métamorphose numérique est aussi une métamorphose cognitive. Accès aux connaissances, langages de représentation, réseaux d’échange, extraction d’informations, aide à l’apprentissage, toutes les composantes cognitives sont en transformation profonde.

La métamorphose numérique c’est aussi un retour sur l’homme, sur l’individu, la société et son projet comme à chaque métamorphose, mais plus que toutes les autres, car elle touche à son essence.

Pour l’éducation, le numérique ne peut donc être réduit à l’enseignement d’un outil : les langages informatique, ni même de l’information vu au travers de l’automatisation de son traitement.

La culture numérique doit associer bien sur une compréhension des technologies mises en œuvre et du fonctionnement des systèmes numériques, mais aussi un développement des concepts d’information dans tous les secteurs : de la physique au vivant, de l’économie à la sociologie, ainsi qu’une dimension humaine du fonctionnement du système nerveux au potentiel de l’intelligence artificielle.

Caroline Ladage
Maitresse de conférences HDR Sciences de l’Éducation, ADEF, directrice du Service Formation à Distance, UFR ALLSH, Aix-Marseille Université

Apprendre avec Internet. Mais comment apprendre Internet ?

Nous entendons souvent dire à propos d’Internet qu’il est susceptible de changer notre rapport aux savoirs, puisqu’on y trouve tout, ou presque. Il faut dire que le développement de l’Internet offre en effet une infrastructure inédite pour la recherche d’informations de tous types et devrait contribuer à renforcer l’intérêt pour un enrichissement des pratiques de recherche d’information dans le champ de l’éducation. Qu’en est-il ? Est-ce que le système éducatif inscrit ses enseignements dans une telle perspective ? Et si oui comment et à quel moment du curriculum scolaire ? Contribue-t-il à construire une culture numérique suffisante pour dépasser l’antinomie opposant l’enseignement formel – majoritairement méfiant d’un recours à l’Internet dans le cadre scolaire –, et le domaine des apprentissages informels – reposant par contraste massivement sur Internet –, et qui opère partiellement ou totalement à distance des institutions de formation traditionnelles ?

Pour dépasser cette l’antinomie, il me semble indispensable d’étudier les conditions d’une meilleure prise en compte des apprentissages avec Internet dans le système éducatif en général. Mais quels savoirs enseigner ? Enseigner des techniques documentaires ne suffit pas. Utiliser Internet pour apprendre nécessite un apprentissage particulier qui dépasse le champ de la documentation pour appeler la construction d’une véritable culture numérique, mais dont les contours restent à définir.

La question du « numérique » comme culture ouvre la question du changement de l’accès à la connaissance, pour lequel il y a lieu de penser de nouveaux modèles d’enseignement et d’apprentissage. Est-ce que le recours à une pédagogie de l’enquête peut contribuer à la construction d’une culture de l’Internet commune, apprise et mise en œuvre à l’école ? Mais alors, comment apprendre à enquêter dans le monde numérique ? Comment, dans un cadre scolaire, mettre en œuvre une démarche de l’enquête qui dépasse la simple mise en œuvre de techniques de recherche d’information ? Comment vérifier les apprentissages si l’accès à la connaissance se fait au fil d’un travail d’enquête… ?

Hervé Le Crosnier
Maitre de conférénces HDR, Sciences de l’information et de la communication, Univ. CaenBien qu’indisponible pour l’atelier et la conférence, Hervé Le Crosnier avait envoyé l’ « ébauche de texte » suivante

Mon approche est de dire que nous vivons simultanément dans deux écosystèmes : notre planète terre et un écosystème symbolique qui est le numérique, et qui tend à remplacer la noosphère de Teilhard de Chardin, ou la logosphère de l’écrit. Les interactions humanistes (Milad Doueihi), notamment celles qui nous permettent de comprendre la planète (science), de la gérer (politique) et de la protéger (écologie) et d’y faire vivre les humains (social et juridique + résister à la tendance guerrière) se retrouvent, avec toutes leurs contradictions dans ce deuxième écosystème. Les luttes (de classe, de genre, de religion,…) s’y retrouvent également. Si l’école vise avant tout à former des citoyens, il serait absurde de ne pas leur enseigner comment être citoyen dans cet écosystème, et comment la citoyenneté dans cet écosystème engendre des responsabilités par rapport à la citoyenneté dans l’écosystème de la biosphère, où vivent les humains.

Je pense que le numérique n’est plus un « outil » dont on se servirait pour tel ou tel but, mais un véritable lieu de vie (écosystème) dans lequel nous sommes plongés. Il n’est plus extérieur à nous, il parle à nos désirs comme à nos activités économiques, il engendre des relations sociales comme des accès à de la culture, il permet d’accueillir les travaux antérieurs comme de procéder à de nouvelles créations… et dans tous les cas, cet écosystème favorise la coopération, l’échange direct, la collaboration, ce qu’Henry Jenkins appelle la « culture participative ».

C’est à partir de cette analyse du numérique que je fonde les besoins en culture numérique : ni savoir-faire (même s’il faut bien apprendre des choses, par exemple en culture de l’information), ni engouement technobéat (je ne crois pas que Twitter en classe change quelque chose à la classe), ni technophobie (il y a des tas de problèmes dans cet écosystème, à commencer par la concentration, la mise en avant du succès individuel plutôt que le service public et in fine la guerre pour capter notre attention, dont nous sommes les victimes consentantes)… juste essayer de donner le recul culturel nécessaire pour que les citoyens puissent vivre dans cet écosystème sans y être broyés et en sachant le « bricoler » suffisamment pour en faire un lieu de création, de contact sociaux, de vie et peut être (en tout cas je l’espère) de coordination des révoltes et de moteur d’un changement humaniste.

Discussions dans l’atelier

Pour des raisons d’indisponibilité, il manquait dans l’atelier une représentation des informaticiens, pouvant appuyer la position de la Société informatique de France : « enseigner l’informatique de la maternelle à la terminale » (Bull. SIC, sept. 2016, p9-17) en mettant l’accent dès l’école maternelle sur la « construction d’objets immatériels » par l’informatique, une pratique de la programmation, une première appropriation des concepts fondamentaux (algorithme, machine, langage, information). La revendication d’une discipline informatique n’a donc pas été évoquée ni réfutée pour l’enseignement obligatoire.

Les débats n’ont pas vraiment fait apparaître de dissensus, mais des points de vue, en quelque sorte incarnés par chacun des trois universitaires sollicités : leurs propositions mettent l’accent sur différentes pratiques de valeur générale qui peuvent donner matière à la construction progressive de composantes d’une culture numérique de 6 à 15-16 ans, dont l’ensemble peut former un « socle commun » envisagé de manière « technologique ».

Ces points de vue sont ancrés dans des expériences et des réflexions intéressantes pour leurs possibilités de prise de distance par rapport à des manipulations pratiques et de développement vers des usages culturels, créatifs et critiques, du « numérique » :

– écriture et lecture généralisées ; la culture lettrée contemporaine.
– technologie de l’information et de la communication ; « la métamorphose numérique ;
– maîtrise pratique et intellectuelle de l’Internet ; un nouveau rapport au savoir.

Certains ont repris à ce propos l’idée de « littéracie numérique ».

Mais il a été très difficile d’aller au-delà dans l’atelier : par quoi commencer ? comment définir des « bases » raisonnables marquant les différents cycles du cours des études obligatoires. Il manquait dans le groupe des « praticiens », expérimentés et lucides de l’enseignement élémentaire et « moyen », ou des activités socio-éducatives, pour établir fermement l’ancrage de la réflexion dans la prise en considération objective des contraintes et des possibilités des écoles, collèges et activités de loisir organisées.

 

Cette synthèse est issue de la conférence de dissensus sur le numérique en éducation organisée par la Ligue de l’enseignement le samedi 8 octobre 2016 dans le cadre de la Semaine de l’éducation. Cet axe est coordonné par Jean-Louis Martinand. Assesseurs : Solène Zablot et Matthieu Cisel.

 

Pour aller plus loin :

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