Dissensus : quel pilotage par les algorithmes de l’éducation et de la formation ?

L’objectif de l’atelier intitulé « Quel pilotage par les algorithmes de l’éducation et de la formation ? » était de s’interroger sur la place des algorithmes et la conception de programmes informatiques au sein du système éducatif, et en particulier de discuter autour de la plateforme APB (Admission Post-Bac : plateforme de pré-inscription dans l’enseignement supérieur) et de l’application Affelnet (Affectation des Élèves sur le Net : application qui permet l’affectation des élèves en lycée ou en lycée professionnel).

Nous avons identifié une série de tensions concernant les questions de gouvernance et de pilotage, mais aussi de sécurité, de confiance et d’accès aux données. Deux sources de dissensus ont paru intéressantes à débattre :

– La question des algorithmes et de la démocratie
– Celle des algorithmes dans les apprentissages

 

Algorithmes et démocratie

Il est clairement apparu, et démontré par les recherches en sociologie, que, au motif de rationaliser des tâches administratives – par exemple, la ventilation des élèves dans les lycées ou l’enseignement supérieur – et ainsi de tendre vers un système plus égalitaire, les algorithmes de APB (dont l’accès est refusé par l’Education nationale) et Affelnet cachent des zones d’ombres :

– complétude ou incomplétude du dispositif (le privé est en effet absent du dispositif),
– recrutement alternatif de certains établissements qui échappent à ce système (comme c’est le cas de deux grands lycées parisiens qui ne sont pas dans Affelnet ; ce qui explique plus d’un quart des inégalités),
– procédures complexes qui biaisent de fait les résultats (la notion même de « vœu » qui est à la base est-elle –même à considérer dans des contextes différents, selon que les élèves sont encadrés (établissements favorisés) ou livrés à eux-mêmes (établissements défavorisés).

Nous nous sommes également entendus sur le fait qu’un algorithme est culturellement marqué et conçu dans un contexte spécifique avec certains objectifs. Ainsi, il ne donne pas les mêmes résultats selon les données qu’il doit traiter. Il y a donc nécessité d’un débat public et citoyen autour des algorithmes puisque leur paramétrage a un impact politique, social et économique.

Mieux faire apparaître les trois questions : celle de l’existence même d’un algorithme, celle des données, celle du paramétrage

Il est donc ici question du mode de régulation des algorithmes. En effet, la gouvernance et le rôle joué par l’institution sont à interroger, notamment dans ses dimensions nationale, régionale et locale. Ces questions rejoignent les perspectives de régulation des partenariats public-privé dans le secteur du numérique éducatif.

La conception des applications intégrant des algorithmes Les éditeurs de logiciels privés se voient donner carte blanche par les instances gouvernementales, comme c’est le cas de la plateforme APB plateforme publique qui a été conçue par une équipe toulousaine peu en contact avec le Ministère. Bien souvent il a été démontré que le cahier des charges présentait des spécifications mal définies – ce qui traduit un tropisme fort du côté des organisations ainsi qu’un problème de transparence ; les éditeurs de logiciels se retranchant bien souvent derrière la technique pour justifier par exemple les décalages entre la commande et la livraison. Une connaissance claire des fonctionnalités attendues permettrait de tenir compte de l’écart entre le prescrit et le réalisé.

Dans les établissements, cela peut se traduire par l’incapacité de gérer les outils faute de connaissances de la complexité des systèmes algorithmiques, ce qui freine le développement de compétences. De plus, conséquence de l’automatisation, nous assistons à la perte par les individus des compétences par le fait qu’ils ne réalisent plus.

 

La question des algorithmes dans les apprentissages

Sont mis en avant des modèles d’apprenants construits de manière opaque par des logiciels qui se fondent sur des traces d’activité. Or comment expliquer aux apprenants la façon dont le modèle est construit ? Quel est le sens éthique de ce qui peut d’une façon ou d’une autre limiter ou menacer l’exercice de la liberté individuelle ?

Certains plaident pour des modèles ouverts dans lesquels l’élève détermine son apprentissage, peut choisir le niveau de représentation des informations, et agir sur la scénarisation.

Mais d’autres préconisent plutôt un système fermé. La question se pose aussi du souhait de supplanter la rationalité humaine par des algorithmes afin d’avoir des décisions justes et non dépendantes des partis pris subjectifs.

Finalement, on peut se demander si le « suivi » même des élèves justifie le passage à une accumulation de données censées « aider », « diagnostiquer », voire « prédire », sans qu’on se soit assez interrogé sur la signification du fait de ramener l’histoire d’une personne et sa liberté à ces données ?

D’où deux grandes questions :

> Comment injecter assez de sens politique dans les paramètres pour que la fonction des algorithmes soit claire aux yeux du public sans engendrer de rejet massif voire de mouvement social ou de contournements infinis face à̀ leurs décisions ? Le recours au privé, hors algorithmes, peut apparaître comme un effet pervers de la rationalisation.

> Comment éviter que la propension forte, et si difficile à remettre en cause, de l’éducation nationale pour la production de « résultats » des élèves sous forme par exemple de notes, ne trouve dans la multiplication des algorithmes une justification et un nouveau souffle qui seraient pédagogiquement contre-productifs ?

 

Cette synthèse est issue de la conférence de dissensus sur le numérique en éducation organisée par la Ligue de l’enseignement le samedi 8 octobre 2016 dans le cadre de la Semaine de l’éducation. Cet axe est coordonné par Roger-François Gauthier. Assesseuses :  Magali Loffreda et Magali Roumy-Akue.

 

Pour aller plus loin :

Contribution de Monique Grandbastien.

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